75e Festival de Cannes : engagé, mais pas populaire

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La semaine dernière s’est tenue la 75e édition du Festival international du film, à Cannes. Le quatrième événement culturel le plus médiatisé au monde. Cette année a été plutôt intéressante dans certains gestes d’engagement qu’ont montrés les festivaliers ou les professionnels qui ont monté le tapis rouge.

Le Festival de Cannes est une compétition filmique qui a pour but de révéler et mettre en valeur des œuvres de qualité pour servir l’évolution du cinéma, favoriser le développement de l’industrie du film dans le monde et célébrer le 7e art à l’international. 

Plusieurs prix sont remis à tous les corps de métiers du cinéma, mais le plus prestigieux reste la fameuse Palme d’or, qui récompense le meilleur film. C’est un événement très médiatisé et pour cause puisqu’il accueille plus d’une centaine de milliers de professionnels du cinéma et de l’influence, de festivaliers et de saisonniers à Cannes, en mai de chaque année. 

En 2014, c’était 20 millions d’euros investis dans le festival, 72 millions de retombées économiques pour Cannes et ses alentours et qu’on estime à 195 millions pour la France en général. On peut donc dire que ce festival est pour notre pays une vitrine culturelle vis-à-vis du reste du monde, et un gain financier conséquent. Et pour le monde du cinéma, où le luxe et l’opulence sont omniprésents, chaque geste et mot comptent. 

LE DISCOURS DU PRÉSIDENT DU JURY

Le jury du Festival de Cannes est composé de huit personnes, acteurs, scénaristes, réalisateurs, qui sont de nationalités différentes. Cette année, le jury était présidé par Vincent Lindon, acteur récompensé de la meilleure interprétation masculine en 2015, notamment connu pour ses interprétations dans des films sociaux tels que La loi du marché et En guerre. 

Le discours d’ouverture de cérémonie du président du jury est toujours très attendu et cette année a su faire parler de lui. L’acteur a commencé par interroger l’engagement politique du 7e art et de ses passionnées par cette interrogation : 

« Doit-on user de sa notoriété aussi modeste soit elle pour porter haut et fort la parole des sans voix ou au contraire, refuser d’exprimer publiquement une position dans des domaines où nous n’avons ni légitimité, ni compétences particulières ? Je n’ai pas la réponse ». 

Un débat qu’il faut faire à l’heure où l’humanité est face à toutes les urgences, sanitaire, sociale, climatique, mais auquel l’acteur a déjà répondu pour sa part, puisque ces dernières années il a tenu publiquement des positions contre l’inaction sociale et climatique de nos dirigeants. 

Il a ensuite tenu à rappeler les origines du festival « né d’une volonté de lutte contre un fascisme qui avait dénaturé le cinéma européen. Il n’a cessé d’accueillir, de protéger et de réunir les plus grands cinéastes de leur temps ». Un rappel nécessaire, à l’heure où les forces d’extrême droite ne cessent de grandir. Il a ensuite défini les contours de ce qu’est pour lui un des buts premiers du festival de Cannes : « projeter des images radieuses en surimpression de celles, abominables, qui nous parviennent d’une Ukraine héroïque et martyrisée, ou bien encore, ensevelir sous la mélodie du bonheur, les massacres silencieux qui s’abattent sur le Yémen, ou le Darfour. ». 

Un discours qui se veut donc plein d’espoir de visibilité des luttes que le cinéma devrait développer, voire d’un engagement des artistes en général : mais le Festival de Cannes est-il vraiment le tableau que nous a dépeint son président ? À aucun moment du discours, les politiques françaises n’étaient remises en cause. Un an après une forte mobilisation du milieu de la culture et une occupation des théâtres nationaux, nous aurions pu attendre du président du jury un discours plus incisif, qui appelle réellement à l’engagement et qui mette les problématiques sociales et écologiques au cœur des préoccupations du 7e art. 

LA GUERRE EN UKRAINE AU CŒUR DU FESTIVAL

Cependant une position politique était assumée et très présente : le soutien à l’Ukraine, face à l’envahissement russe.

L’ouverture du festival a commencé par donner le ton politique à sa 75édition en offrant une tribune, depuis Kiev, au président ukrainien Volodymyr Zelensky. L’apparition surprise du visage du président ukrainien, en treillis, sur l’écran du Palais des Festivals, qui a déclaré « Nous allons continuer de nous battre, nous n’avons pas d’autre choix […] Je suis persuadé que le dictateur va perdre », a fait grande impression. 

S’en est suivi une grande ovation des festivaliers accrédités réunis dans le palais des festivals. Le festival avait aussi décidé de bannir de la sélection officielle les délégations russes. Aussi, le film La femme de Tchaikovki, du dissident russe Kirill Serebrennikov a été sélectionné à trois reprises. Les films des Ukrainiens Sergei Loznitsa ou Maksim Nakonechnyy, ainsi que le dernier film du réalisateur lituanien Mantas Kveder Avicius, tué début avril en Ukraine, à Marioupol. Enfin, la montée du tapis rouge a été quelque peu chamboulée par l’irruption d’une militante contre la guerre en Ukraine. 

En bref, un festival qui s’engageait à tous les niveaux pour le retrait des troupes russes en Ukraine. Si cet engagement se voulait appeler à la paix entre les deux pays, la convocation du président Zelensky n’était en rien un hasard, et nous montre que le discours porté par le festival ne divergeait pas des positions interventionnistes de nos dirigeants face à la guerre. 

UN FESTIVAL D’ENTRE SOI

Si cette année, c’est un film social, parlant en lame de fond de lutte des classes qui a remporté la palme d’or, cela ne suffit pas pour en faire un festival populaire. 

Le film Triangle of Sadness de Ruben Östlund à remporté la palme d’or. Ce film raconte le naufrage d’une croisière de luxe dont les riches survivants et quelques domestiques se réfugient sur une île, les rapports de classe s’inversent alors, voyant la responsable du nettoyage des toilettes du yacht prendre le commandement des rescapés. 

Les retombées économiques directes de ce festival financé par de nombreuses institutions publiques telles que le ministère des Affaires étrangères et la ville de Cannes ne sont pas visibles à travers des politiques d’ouverture populaire à l’art cinématographique. Malgré une urgence à faire de l’art en général un bien public, pour qu’il ne serve en rien des intérêts financiers, on assiste ici à une réunion de professionnels, qui ne sert l’image que d’un cinéma déjà bien financé et implanté. C’est aussi, comme beaucoup d’événements culturels ou sportifs, le moment pour les banques de sortir leur carnet de chèques et d’aller à la chasse à la production. 

La banque Neuflize OBC (ABN Amro), par exemple, a participé aux financements de huit longs métrages présentés au festival cette année, dont Frère et sœur d’Arnaud Desplechin, R.M.N de Cristian Mungiu, Novembre de Cédric Jimenez, ou encore La Nuit du 12 de Dominik Moll, et elle a géré la trésorerie de 18 autres. 

Le festival est aussi une vitrine pour ses partenaires privés qui bénéficient d’un audimat multiplié. 

Si ce festival permet de faire vivre un certain cinéma et son milieu, il est loin de représenter un événement réellement populaire, ou un outil d’ouverture la plus large possible au cinéma. Et cela en opposition au festival cannois qui le précède : Cannes cinéphiles. Cet événement offre au grand public l’opportunité de découvrir la programmation des sélections cannoises. Ainsi, la Sélection officielle tout comme les sélections parallèles et la programmation de Visions sociales sont diffusées gratuitement dans les salles Cannes cinéphiles.