La lente agonie des rois de Thulé

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La température dépasse à peine les zéro degré Celsius lorsque le 16 juin 1951, Jean Malaurie et son ami et guide Kutsikitsoq atteignent la baie de Pituffik, au nord-ouest du Groenland. Mais alors que l’anthropologue français et le chasseur inuit s’attendaient à trouver là un modeste village de pêcheurs, c’est à la place une immense base militaire qui s’étend devant leurs yeux, anomalie saisissante dans ce paysage de glace et de neige. 

Dans l’optique de répondre aux craintes américaines concernant la puissance grandissante de l’Union soviétique dans les mers du Nord, l’administration danoise autorisa l’installation de ce nœud aérien américain sur son propre territoire. Après tout, les contrées contenues dans le cercle polaire ne sont que des landes glacées, désertes et inhospitalières. Personne ne remarquerait ni ne s’offusquerait des allées et venues incessantes des bombardiers stratégiques et des appareils de reconnaissance.

Mais l’Arctique n’est pas désert. Depuis dix mille ans, des femmes et des hommes vivent dans ces pays que les esprits occidentaux auraient tendance à se représenter comme un Far West voire un Eldorado. Ces peuples se sont adaptés à des conditions climatiques impitoyables, mettant en valeur leur environnement afin de pouvoir survivre et vivre. 

Sur le site de la base aérienne de Thulé se trouvait un village : Pituffik. Mais la présence des Inuits était inconvenante pour le gouvernement danois et son allié américain. Toutes les familles du village furent expropriées et déplacées plus au nord, à Qaanaaq, dans une ville élevée uniquement pour loger ces « indésirables ». La terre y est moins bonne et les vents plus violents, mais peu importe. L’histoire de la base de Thulé est un marqueur temporel : à la fois celui du début des ambitions sur les régions arctiques, mais aussi celui de l’étouffement des sociétés autochtones par leur dépossession.

L’espace des coopérations 

Les pôles nord et sud et plus particulièrement l’Arctique ne sont pas des Far West. L’image persiste dans les esprits et pourtant elle est très éloignée de la réalité des intérêts et des relations qui se jouent dans la région. 

La guerre froide fait apparaître des points de tension un peu partout sur le globe. Mais contrairement à certaines « régions à haute tension », l’Arctique reste relativement en dehors des logiques de militarisation à l’œuvre durant la période. Hormis les quelques installations de bases américaines dans le Groenland danois, la situation géopolitique du pôle nord reste stable. L’Union soviétique, la Finlande et la Norvège esquissent même des projets de démilitarisation de l’Arctique et proposent d’en faire un lieu d’expérimentation de la coopération internationale, idées qui resteront lettre morte devant la méfiance des États-Unis.

C’est seulement en 1991 que la première structure de coopération internationale dans l’Arctique apparaît : le Conseil de l’Arctique. Celui-ci regroupe les huit États dont une partie du territoire s’étend au nord du cercle polaire : le Canada, le Danemark, les États-Unis, la Russie, la Finlande, la Norvège, l’Islande et la Suède. À ces États membres s’ajoutent six participants non étatiques, les peuples autochtones : l’association aléoute internationale, le conseil arctique de l’Athabasca, le conseil international des Gwich’in, le conseil circumpolaire inuit et l’association des peuples autochtones russes. Les États membres assurent une présidence tournante du Conseil, dont les prérogatives se limitent aux questions environnementales, scientifiques et techniques.

Transformation d’un monde

L’Arctique n’est pas un continent. C’est une vaste mer de glace entourée de terres émergées. À ce titre, la région a subi de plein fouet le réchauffement des mers dû au changement climatique. Les observations du GIEC décrivaient un réchauffement deux fois plus rapide dans l’Arctique, mais une récente étude publiée le 11 août dernier dans la revue Communications Earth & Environment mise plutôt sur un réchauffement quatre fois plus rapide (0,75 °C toutes les décennies).

La fonte des glaces arctiques ouvre de nouveaux espaces économiques pour les nations riveraines. De nouvelles routes commerciales, plus rapides ou plus économiques sont désormais possibles et des ressources fossiles considérées jusqu’alors comme inaccessibles deviennent des sources d’énergie et de profit potentielles pour beaucoup d’États et d’entreprises privées. C’est la Chine qui semble la plus entreprenante dans la région. Les grandes entreprises privées proches du pouvoir se construisent peu à peu une influence dans les pays scandinaves, notamment avec le financement de nouveaux ports en Islande et en Norvège.

Pour autant, toutes ces nouvelles influences et ces grands projets n’en constituent pas pour autant un « lieu de tension », terme galvaudé qui ne rend pas compte des traditions de coopération et de discussion qui sont à l’œuvre dans l’espace arctique.

Briser l’autel du profit

Mais si cette révolution géopolitique ne se fait pas sous le signe des tensions interétatiques, elle a toutefois entraîné et entraîne toujours une situation d’exploitation insupportable pour les peuples vivant dans ces territoires convoités. 

Particulièrement au Groenland, la dépendance des villes naissantes inuit aux installations militaires occidentales ou encore au tourisme arctique a créé des conditions de vie déplorables pour ces peuples. Touchées par une pauvreté endémique et des problèmes de santé croissants dus à la consommation d’alcool, les communautés arctiques indigènes subissent de plein fouet l’arrivée rapide du modèle capitaliste dans une zone longtemps préservée. Et si ces peuples ont obtenu un siège permanent au sein du Conseil de l’Arctique, ils n’en restent pas moins exclus de la présidence tournante et n’y ont qu’un rôle consultatif, en contradiction totale avec leur place centrale pour les territoires qu’ils habitent.

La tradition diplomatique française a toujours focalisé son action en Arctique sur le développement scientifique, l’étude environnementale et le partage de ces avancées. Cette tradition a offert à la France une place particulière dans la diplomatie arctique : elle est une actrice respectée et appréciée. 

Avenir

Le rôle des communistes français n’est pas seulement de perpétuer cette vision pacifiste de l’espace arctique, mais aussi de se ranger du côté des peuples qui subissent la prédation des États et des grands groupes économiques privés. D’abord, la place des peuples autochtones arctiques au sein du Conseil de l’Arctique doit être revue. La France et l’Union européenne doivent soutenir la possibilité pour les membres non étatiques du Conseil de pouvoir voter les décisions de celui-ci, mais aussi de pouvoir assurer la présidence tournante du Conseil au même titre que peuvent le faire la Russie ou les États-Unis. 

Les associations des peuples autochtones sont d’ailleurs les seuls membres du Conseil Arctique à devoir assumer financièrement leur présence aux séances plénières, les États membres disposant du budget du Conseil. Cette situation est inacceptable et antidémocratique.

Les transformations en cours dans le cercle arctique obligent tous les communistes français. Parce que nous sommes internationalistes, parce que nous défendons l’autodétermination des peuples, parce que le capitalisme achève par ses effets écocides ceux qui souffrent déjà de son modèle économique mortifère. Quand certains voudraient faire du Nord un vaste espace d’opportunités touristiques et énergétiques ou encore une immense réserve naturelle en défendant une vision romantique des peuples qui y vivent, nous devons nous battre pour que ceux-ci puissent vivre chez eux de la manière dont ils l’entendent. 

Pour aller plus loin :

Les derniers rois de Thulé, Jean MALAURIE, 1955, Collection Terre humaine

La Chine en Arctique : les coulisses d’une ambition, 2022, Olivier TRUC, ARTE

Borgen (saison 4), 2022, Adam PRICE et Camilla HAMMERICH, DR1