Annie Ernaux, prix Nobel de Littérature 2022

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« Il me conduisait de la maison à l’école sur son vélo. Passeur entre deux rives, sous la pluie et le soleil.

Peut-être sa plus grande fierté, ou même, la justification de son existence : que j’appartienne au monde qui l’avait dédaigné.

Il chantait : C’est l’aviron qui nous mène en rond. »

La Place p.112

Annie Ernaux est prix Nobel de littérature 2022. Longtemps, les critiques littéraires l’avaient tenue éloignée du champ du commentaire stylistique et romanesque. La concision de ses récits, l’apparente simplicité de son écriture et sa pratique de l’autofiction la renvoyaient à une écriture « sans style », « sociologique ». 

Les romans d’Annie Ernaux sont « sociologiques » en ce qu’ils décrivent un univers perçu comme indigène par la majorité de l’espace littéraire français. Elle y raconte une famille d’ouvriers, installée comme épiciers dans un quartier pauvre de la ville normande d’Yvetot (La place, Les armoires vides). Son père, derrière le comptoir du bar, sa mère à la caisse de la boutique. À travers les détails minutieux de son enfance et de son adolescence, elle traverse son parcours de transfuge de classe, depuis la honte de la pauvreté à l’école jusqu’à l’agrégation. Elle pose les figures familières qui peu à peu s’éloignent, la difficulté d’exister entre deux mondes. 

« Elle est spectatrice des autres, de leur légèreté et de leur naturel à déclarer “dans Bergson on trouve” et “l’an prochain je fais Sciences Po” ou “je vais en hypokhâgne” (elle ne connaît ni l’un ni l’autre). Étrangère, comme le roman de Camus qu’elle lit en octobre. Lourde et poisseuse au milieu des filles en blouse rose, de leur innocence bien éduquée et de leurs sexes décents. »

Mémoire de fille, p.94

Enfance de classe, adolescence de sexe. Ernaux met en mot la violence d’une vie féminine remplie de honte, d’ignorance, de secret, de tabou. Dans L’Évènement elle raconte son avortement clandestin. Mémoire de fille dresse le portrait terrible d’une jeune femme perdue dans un monde inconnu, sans repaire face à une première relation sexuelle plus tard assimilée à un viol. Elle conclut l’ouvrage par ces mots :

« Déjà le souvenir de ce que j’ai écrit s’efface. Je ne sais pas ce qu’est ce texte. Même ce que je poursuivais en écrivant ce livre s’est dissous. J’ai retrouvé dans mes papiers une sorte de note d’intention :

Explorer le gouffre entre l’effarante réalité de ce qui arrive, au moment où ça arrive, et l’étrange irréalité que revêt, des années après, ce qui est arrivé. »

p.165

Annie Ernaux à la recherche d’elle-même

Dans La femme gelée, elle raconte la bascule d’un amour adolescent et joyeux vers l’étouffement d’un mariage patriarcal. Petit ami puis époux engagé à gauche, notamment contre la guerre d’Algérie, ne tolère finalement pas d’avoir à faire cuisine ou vaisselle. Il moque sa famille d’ouvriers et de commerçants qui acceptait le flou entre travail productif et travail reproductif, travail d’argent et travail domestique. 

Son roman Passion simple décrit un désir obsessionnel pour un amant de passage, bien loin des représentations masculines du désir féminin, pornographisées et misogynes. 

Annie Ernaux écrit à la recherche d’elle-même, de la violence de son vécu de femme et de prolétaire, des tabous qui ont peuplé sa vie. Elle dignifie ce qu’on a tenté de lui faire lire comme sale, secret, misérable. Elle extrait de la honte les tensions de son existence, creuse ses peurs et ses désirs. 

Elle s’illustre pour son engagement politique à gauche et ses multiples positionnements publics contre Emmanuel Macron (elle tacle notamment son mépris de classe dans le journal Libération). Son œuvre intime participe à l’invention d’une écriture au service de ceux et celles que l’on tente de déposséder des mots.