La genèse d’une arme cinématographique
En 1949, René Vautier, 22 ans, résistant breton et adhérent au PCF, reçoit la mission de filmer les “progrès éducatifs” en Afrique occidentale française. Son objectif se détourne vers la captation de la violence coloniale. Choqué par l’exploitation et la violence qu’il découvre, il décide d’en faire un film de dénonciation, malgré les risques qu’il encourt. Aidé d’anciens résistants du maquis de Quimper et de leaders africains comme Houphouët-Boigny, il brave le décret Laval visant à contrôler le contenu des films tournés dans les colonies africaines françaises. Le film est immédiatement censuré et entraîne l’emprisonnement de Vautier. Il circule clandestinement jusqu’à être primé à Varsovie en 1955. Premier film anticolonial français, Afrique 50 révèle l’oppression brutale des peuples colonisés et démonte les mensonges de la “mission civilisatrice”.
Le mensonge civilisateur
Le film débute avec les “images officielles” d’enfants rieurs et de paysans heureux, des images choisies par l’administration coloniale. La voix de Vautier détruit soudain ce mythe : “4 % des enfants sont scolarisés. Juste assez pour former des comptables aux compagnies coloniales.” Il dénonce l’hypocrisie du système : “On ouvre une école quand les grandes firmes ont besoin de main-d’œuvre qualifiée, on envoie un médecin quand les profits sont menacés.”
L’exploitation organisée
La caméra montre ensuite des plans-séquences d’ouvriers transportant du coton pour 50 francs/jour, moins d’un euro. Un contremaître ricane : “Si l’un se noie, on donnera 500 francs à sa veuve !” Surimpression géniale : les logos Unilever/Lesieur en vautours sur des chiffres chocs : 11,5 milliards de bénéfices par an. La colonisation est avant tout une machine à profits. Comme l’écrira l’historien Paulin Soumanou Vieyra : “Ce film montre que chaque balle coloniale était fabriquée avec l’acier des profits capitalistes.”
La terreur d’État
Les séquences les plus brutales révèlent la violence d’État : villages en flammes, prison de Bassam où meurt Mamba Bakayoko (70 ans), syndicaliste “pour avoir réclamé des écoles et des hôpitaux”. Liste des martyrs : “N’Go Bena exécuté… comme nos résistants.” Houphouët-Boigny, alors député PCF, organise la résistance paysanne. Le film se clôt sur une marche unissant prolétaires français et colonisés, main dans la main contre l’impérialisme. Enfin, le montage rapide, inspiré d’Eisenstein, alterne symboles coloniaux et visages meurtris, forçant le spectateur à “regarder mieux” derrière le folklore. Comme le souligne Vieyra dans Présence Africaine : “L’originalité de ce film est de révéler les véritables responsables : derrière chaque massacre, une féodalité économique. Pour en finir avec le sang, il faut abattre le système.”
Macron, l’extrême droite et l’amnésie coloniale
En 2021, Emmanuel Macron reconnaît l’assassinat d’Ali Boumendjel comme un “crime d’État” (Le Monde, 2021). Pourtant, la France refuse toujours de prononcer des excuses officielles pour les crimes coloniaux, comme le massacre du 17 octobre 1961. Afrique 50, en brisant le silence dès 1950, rappelle que ces débats restent brûlants. Aujourd’hui, face à la montée de l’extrême droite, héritière des nostalgiques de l’Algérie française et de l’OAS, le film est plus que jamais une arme contre la désinformation.
En 2022, Marine Le Pen osait encore affirmer que “la colonisation a apporté du progrès” (France 24). Un mensonge que Vautier avait déjà pulvérisé.
Alors que les discours réactionnaires se banalisent aujourd’hui, Afrique 50 reste un antidote à l’oubli.