La criminalisation des « migrations économiques » : les politiques migratoires face à la classe sociale

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La loi « Immigration maîtrisée, un droit d’asile effectif et une intégration réussie » de 2018 se fixait cet étrange objectif : développer une « politique d’accueil généreuse et ouverte » tout en présentant davantage de « fermeté dans la lutte contre l’immigration irrégulière ». 

Nulle contradiction cependant pour le gouvernement macroniste, pour qui « la maîtrise des flux migratoires […] permet de garantir un droit d’asile effectif, l’accueil des étrangers admis au séjour et leur intégration ».

Malgré son titre, il est certain que la première loi en matière d’immigration de l’ère Macron, et que Gérald Darmanin espère rapidement compléter par une autre, plus répressive encore, n’a pas servi à améliorer l’accueil des étrangers (augmentation des durées de rétention, facilitation des mesures d’expulsion…). 

Plus que la preuve d’une hypocrisie, l’exposé des motifs de la loi signale la logique du tri des populations que réitèrent sans cesse les gouvernements européens. Selon ces derniers, il faudrait distinguer les « bons » migrants, ceux qui sont reconnus comme réfugiés et ont droit au séjour, des « faux réfugiés » qui auraient franchi les frontières uniquement pour des raisons économiques.

« Migration économique » vs « migration politique » : les termes d’un faux débat

La criminalisation de la migration économique n’a pourtant pas toujours été d’actualité. Pendant longtemps au contraire, l’immigration de travailleurs et travailleuses était largement incitée par les États européens et de nombreuses personnes fuyant par exemple les fascismes d’Espagne, du Portugal ou de Grèce l’ont fait officiellement en tant que migrants économiques. 

L’arrêt de la migration économique décrété en France en 1974, combiné à la reconnaissance croissante depuis la Seconde guerre mondiale d’un droit international à l’asile, a cependant conduit à transformer en profondeur la catégorisation par les États de la légalité du mouvement. 

La « migration politique », l’asile, apparaît désormais pour beaucoup comme la seule voie possible d’immigration bien que celle-ci soit de plus en plus ardue. En 1973, la France accordait l’asile à 85 % des demandeurs ; vingt ans plus tard, c’est à 85 % d’entre eux qu’elle le refusait. Et dans cette sélection toujours plus drastique des « vrais » réfugiés, les motivations économiques — chercher un emploi et une vie meilleure — apparaissent aux yeux des décideurs au mieux comme non pertinentes, au pire comme suspectes.

Ce n’est pas seulement la politique étatique en matière d’immigration qui a évolué, mais avec elle les termes du débat sur la légitimité des mobilités. Pour l’État et les institutions européennes, la majorité des demandeurs d’asile sont a priori de « faux réfugiés », davantage poussés par des raisons économiques que par la nécessité de fuir une persécution politique. Pour la plupart des ONGs et des associations qui les défendent, les migrants sont au contraire tous ou presque des réfugiés politiques en droit d’obtenir l’asile. 

Le cadre du débat ainsi posé, partisans et opposants à la politique étatique concourent à faire des motifs politiques les seules motivations légitimes au déplacement humain. Les uns comme les autres contribuent alors à taire ou à mépriser les considérations économiques de ceux qui bougent. 

La classe sociale en migration

La distinction entre « migration économique » et « politique » est pourtant des plus contestables. D’abord, parce que dans la pratique les personnes empruntent les routes dangereuses de l’exil pour des raisons souvent multiples et enchevêtrées, et la crainte du danger se mêle aux aspirations à une vie meilleure. Ensuite et surtout, parce qu’une telle séparation est non seulement grossière, mais favorable à la perpétuation des injustices provoquées par le capitalisme global.  

Adoptée en 1951 sous l’impulsion notamment des chancelleries européennes, la convention de Genève qui créait le statut du réfugié ne visait nullement à imposer un droit à l’asile susceptible de remettre en cause l’ordre économique du monde. Est ainsi réfugié selon la convention toute personne « persécutée du fait de sa race, de sa religion, de sa nationalité, de son appartenance à un certain groupe social ou de ses opinions politiques ». 

La convention de Genève, sur laquelle se fondent toujours aujourd’hui les États pour accorder l’asile, est ainsi un texte parfaitement compatible avec l’idéologie libérale : elle conçoit la liberté à l’échelle de l’individu (comme l’exprime le choix du terme de « persécution » plutôt que celui par exemple « d’oppression ») et la dépouille de tout contenu socio-économique. La classe, autrement dit, est la grande absente du traité.

Les injustices économiques se sont pourtant multipliées à l’échelle du globe tout au long du 20e siècle, et l’on sait que le pays de résidence détermine le sort des individus bien plus que toute autre variable (de genre, de catégorie socioprofessionnelle, etc.). La moitié de la population mondiale vit avec moins de 160 dollars par mois, tout en extrayant et produisant largement les ressources et les biens que consomme l’autre moitié. 

Ces injustices planétaires s’inscrivent dans les corps et jusque dans l’espérance de vie des personnes, inégalement distribuée au sein de l’humanité. Elle est de 53 ans au Tchad par exemple, de 84 ans en Suisse. Militer pour le droit de celles et ceux qui refusent la place qui leur est assignée au sein du capitalisme mondial de fuir pourrait être la meilleure façon de sortir des écueils de l’éternel débat sur la migration — en commençant par rappeler que l’économique est politique.