Réforme de la voie professionnelle : « La puissance publique organise la baisse de compétence des élèves »

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Lors de sa conférence de presse de rentrée, Pap Ndiaye a annoncé sa volonté de réformer la voie professionnelle, reprenant ainsi une promesse de campagne d’Emmanuel Macron. 

Enjeux de la réforme, contenu des formations, discriminations : nous nous sommes entretenus avec Sigrid Girardin, co-secrétaire générale du SNUEP-FSU, syndicat des enseignants des lycées professionnels. 

L’enseignement professionnel est régulièrement la cible d’attaques des gouvernements depuis plusieurs années. Quel est l’état actuel du bac professionnel suite aux dernières réformes ? 

Il faut savoir que l’enseignement professionnel a récemment subi deux réformes majeures. 

En 2009, on est passé d’un bac pro en 4 ans à un bac pro en 3 ans. Le bac pro en 4 ans partait du constat que nos élèves sont majoritairement issus des milieux populaires, qui cumulent déjà des difficultés sociales, économiques et scolaires. L’idée était de dire qu’il fallait prendre le temps, en 4 ans. Sarkozy est venu mettre fin à cela, en supprimant 1 année d’étude à ces jeunes. 

Ensuite, on a eu la réforme Blanquer en 2018 où là encore ils se sont attaqués aux horaires disciplinaires. 30 % des heures ont été supprimées : soit par la perte sèche d’heures, soit par leur remplacement par des dispositifs inutiles.

Donc en 12 ans, nos élèves ont perdu énormément d’heures de cours, avec une attaque forte contre les disciplines générales. Par exemple, les CAP n’ont plus qu’une heure de français par semaine, alors que ce sont souvent des élèves en grandes difficultés scolaires.

Cette baisse des volumes horaires entraîne-t-elle selon vous une baisse du niveau de qualification ? 

Tout à fait, d’autant plus qu’avec la réforme de Blanquer, l’année de seconde est une année un petit peu « généraliste » où les élèves touchent un petit peu à tout, dans des familles de métiers très larges. 

Ça veut dire qu’on a décalé la spécialisation à un métier à la première. Finalement, cela a fait passer le Bac pro de 3 ans à 2 ans. Et évidemment, ça se ressent derrière dans l’insertion professionnelle, avec des entreprises qui nous disent qu’on a perdu en compétences. Or, cette baisse de compétence a été orchestrée par les pouvoirs publics en classe, depuis Sarkozy jusqu’à Blanquer. 

Le principal aspect de la réforme promise par Emmanuel Macron est l’augmentation du volume des stages dans le bac professionnel. Pour quelles raisons y êtes-vous opposés ? 

Déjà, augmenter les semaines de stages, c’est automatiquement réduire la présence de nos élèves en classe, et donc compromettre leur réussite à l’examen et au diplôme. On sait pourtant que le diplôme reste aujourd’hui le meilleur rempart face au chômage. 

D’ailleurs les élèves ne sont pas dupes et nous demandent comment ils vont faire pour avoir leur diplôme s’ils font encore plus de stages. Cela vient aussi compromettre leurs possibilités de réorientation puisque les qualifications des élèves vont baisser. 

Vous considérez donc que lorsque les élèves sont en stage, ils ne sont pas en formation. 

En stage, les élèves travaillent, et souvent sur des tâches subalternes au métier auquel ils se préparent. Prenons l’exemple d’un lycéen en vente-commerce. En stage, il va faire de la mise en rayon, de l’étiquetage, du nettoyage, mais jamais il ne va faire le cœur du métier, c’est-à-dire la prospection, la négociation ou la fidélisation du client. 

Donc il y a vraiment un gros souci vis-à-vis des savoirs professionnels dans ces stages.

Pourtant, l’apprentissage est vendu comme la solution miracle par le gouvernement. 

Ce modèle de l’apprentissage est archaïque. C’est vraiment le vieux monde, avec cette idée qu’on se forme sur le tas, en apprenant ce que le patron nous dit. Le but de la formation n’est pas juste de disposer de travailleurs opérationnels immédiatement, mais bien de « former l’homme, le travailleur et le citoyen » pour reprendre une formule du Conseil national de la Résistance. 

L’apprentissage a pourtant été relancé très récemment suite à la crise du covid. 11 milliards d’euros ont été investis dans l’apprentissage, alors que la voie professionnelle scolaire n’a bénéficié d’aucune augmentation.

D’autant plus que la recherche de stage et d’apprentissage entraîne de nombreuses discriminations. 

Exactement. Déjà, en apprentissage, c’est 40 % de décrochage, donc on laisse des élèves sur le côté. En lycée pro, on n’est qu’à 13 %, même si c’est déjà trop. 

L’apprentissage est aussi très masculin, les filles en sont souvent exclues. Il y a aussi une discrimination énorme envers les jeunes originaires du Maghreb ou de l’Afrique Sub-Saharienne, qui ont de grosses difficultés à trouver des lieux de stage. Nous, en lycée professionnel, on accueille tout le monde. 

Est-ce à dire que vous souhaitez supprimer le stage de la formation professionnelle ?

Non. Le stage est important pour nous. Nos élèves sont là pour apprendre un métier. Pour éprouver les savoirs professionnels, il faut aller sur un lieu réel en entreprise. Mais cela doit rester un support aux apprentissages, et on doit garder la main sur ce qu’ils font dans ces entreprises. 

Cela ne doit être que de la mise en application des savoirs enseignés dans les ateliers. On est opposé à ce que les entreprises se mêlent des contenus que l’on doit enseigner et qu’elles participent à la certification de nos élèves.

Cet été, Emmanuel Macron a annoncé la mise sous double tutelle de l’enseignement professionnel. Désormais, il dépend de l’Éducation nationale et du Travail. Comment percevez-vous ce message ? 

C’est un très mauvais signal donné à la profession et aux élèves. C’est un retour en arrière. De 1890 à 1920, cette double tutelle existait déjà. En 1920, on a gagné le fait que la formation technique et professionnelle revient au ministère de l’Éducation nationale. 

Normalement, l’Éducation nationale et le ministère du Travail ne devraient pas avoir les mêmes objectifs. L’Éducation nationale, c’est d’élever le niveau de qualification de tout le monde, alors que le Travail, lui c’est de répondre aux besoins locaux et économiques des entreprises. 

Aujourd’hui, c’est très clair que c’est le ministère du Travail qui pilote la réforme. La preuve, c’est que Pap Ndiaye ne s’est pas une fois exprimé clairement dessus. 

L’objectif affiché du gouvernement sur cette réforme est de mettre en adéquation les formations et les besoins du marché du travail. Est-ce un objectif atteignable ? 

Ça fait 20 ans qu’on nous vend ça. Cela peut avoir du sens pour des salariés en reconversion, des chômeurs en longue durée, qui cherchent à trouver un emploi immédiat. Mais pour des lycéennes et lycéens, c’est une aberration totale. 

Le seul objectif, c’est d’amener les élèves vers des secteurs qui sont désertés par les salariés du fait de conditions de travail et de salaires déplorables. C’est vraiment une instrumentalisation des parcours scolaires des jeunes pour les envoyer vers des métiers dont personne ne veut : les métiers du nettoyage, du bâtiment, du soin à la personne… 

On va donc créer des formations « low cost » pour les jeunes afin de les envoyer vers ces métiers-là. 

Comment dans ce cas définir les priorités de formation si ce n’est pas par le marché et ses besoins ? 

Il faut une planification. Elle doit être nationale, et se définir en fonction de l’intérêt général pour répondre à cette question : de quoi a besoin le pays demain ? 

Il y a de grands enjeux, comme la transition écologique. Ça va bousculer des métiers comme les transports, le bâtiment, l’énergie. Il y a donc besoin de formation. Cela donnerait du sens à cette formation, puisque ces jeunes seraient les premiers à réaliser ces nouveaux métiers. 

Il y a aussi l’enjeu de la réindustrialisation du pays : on a besoin de produire en France, et donc, automatiquement, on va avoir des besoins en formation. Cela implique d’ouvrir des formations, mais aussi de redéfinir les contenus des formations, toujours dans l’intérêt général. 

Au-delà des enseignements professionnels, quel doit être le rôle donné à l’enseignement général ? 

Pour nous, il ne faut pas transiger avec les enseignements généraux et surtout les horaires obligatoires. Ce qui se dessine avec la réforme, c’est que chaque formation décidera des volumes horaires dédiés. On est extrêmement inquiets pour des disciplines comme l’éco droit, qui enseigne quand même le droit du travail, les langues vivantes, ou encore l’EPS et les arts appliqués. 

Pourtant, nos élèves sont ceux qui sont déjà les plus éloignés des activités sportives et artistiques. S’ils ne le font pas à l’école, ils ne le feront souvent nulle part ailleurs. Nous militons même pour l’intégration de la philosophie dans les classes de terminale. 

Mais est-ce que les élèves qui intègrent ces formations professionnelles aspirent à ces contenus généraux ? 

Il est clair que c’est par les matières professionnelles qu’on peut les mobiliser sur les savoirs généraux. Mais ils apprécient aussi les enseignements généraux. Quand il y a des ateliers théâtres par exemple, ça marche très bien. 

D’ailleurs quand on les interroge sur le fait qu’il y aura plus de stages, moi j’entends « ah non, nous on veut des cours ». Alors bien sûr, si on reste en surface, on pourrait penser que ça ne les intéresse pas, mais ce n’est pas vrai. C’est essentiel que les élèves soient traités à égale dignité des autres élèves.

On a évoqué tout à l’heure la question des discriminations dans les apprentissages. Mais au-delà de ça, c’est tout l’enseignement professionnel qui est très organisé de manière genrée, avec des formations dites « féminines » et « masculines ». Quels sont les leviers pour agir ? 

Le premier élément : on n’agira pas sur la mixité des formations sans agir sur la mixité des métiers ! Sur les 80 familles de métiers, les femmes sont présentes uniquement dans 12. On ne peut donc pas demander au lycée pro de faire ce que l’on n’arrive pas à faire dans le reste de la société. Donc le premier levier, c’est d’agir pour revaloriser les métiers dits féminins. 

Concrètement, on sait que si on veut qu’il y ait plus d’hommes dans ces filières, cela passe par une revalorisation salariale. Pour rendre attractive une formation à toutes et tous, il faut rendre attractif le métier auquel il débouche. 

Mais il existe aussi des leviers à l’échelle des établissements, non ? 

Il y en a aussi. Par exemple, pour les filles qui souhaitent s’engager dans des filières dites masculines, il faut aménager les espaces professionnels et de formation. Concrètement, c’est installer des vestiaires dans les ateliers. Certains lieux de stages leur sont fermés, car il n’y a pas de vestiaires adaptés. 

Il y a donc un besoin de former les enseignants de ces filières. Ils ne s’en rendent pas toujours compte, mais il y a une forme de violence inhérente sur les filles. 

Certains parlent de quotas, moi je dis pourquoi pas, mais il faudra dans ce cas instaurer ces mêmes quotas dans les entreprises, car sinon cela n’aura aucun impact.

Quel est l’état de conscience des acteurs de l’enseignement professionnel aujourd’hui ? Des mobilisations sont-elles à venir ? 

Lorsque nous avons appris pour la double tutelle, on a immédiatement réagi et alerté la profession. Une intersyndicale s’est d’abord réunie, puis s’est élargie à l’UNSA, FO et la CFDT. Cela montre qu’il y a une réelle prise de conscience sur le fait qu’aujourd’hui, on ne veut plus former des jeunes, mais qu’on veut les envoyer au boulot à 16 ans. 

On a donc décidé la date du 18 octobre et pour l’instant on a de très bons retours. Les professeurs des lycées professionnels risquent d’être extrêmement nombreux et mobilisés ce jour-là.