Fabien Gay, directeur de L’Humanité : « Les médias papier sont utiles à la démocratie et au débat d’idées »

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En pleine pénurie de papier qui met à l’épreuve tous les titres de presse, le directeur du journal L’Humanité a lancé un appel populaire à soutenir un quotidien indispensable à la démocratie et aux luttes sociales. Il demande notamment à l’État de prendre ses responsabilités pour aider la presse papier à faire face à la crise.

L’Avant-Garde s’est entretenue avec Fabien Gay sur le pluralisme et la liberté de la presse, ainsi que sur les combats menés par L’Humanité. 

Tu es le directeur d’un grand journal, L’Humanité, qui a une longue histoire. Pourquoi L’Humanité est-elle aujourd’hui un quotidien à la fois original et indispensable ?

C’est un journal fondé en 1904 par Jean Jaurès avec la perspective de construire un journal utile à la classe ouvrière et au monde artistique pour porter des combats de justice sociale et d’émancipation humaine. On peut ajouter aujourd’hui la question écologique qui rejoint le combat révolutionnaire. 

C’est un média indépendant des puissances de l’argent. C’était déjà vrai à l’époque de Jean Jaurès et c’était difficile, car les grands groupes industriels trustaient la presse. C’est d’autant plus vrai aujourd’hui, c’est difficile de faire vivre un journal qui porte ces combats, qui donne la parole à des gens qui ne l’ont pas autre part. 

Je pense à notre rubrique Capital/Travail qui donne la place aux luttes sociales. Dans un certain nombre de médias, lorsqu’il y a une journée de grève, on parle des conséquences pour les usagers, mais on ne parle pas des justes revendications des travailleurs et travailleuses. Pire, maintenant les gens sont traités de preneurs d’otage lorsqu’ils manifestent pour leur dû. 

En bref, l’ambition de L’Humanité est de permettre à chacune et chacun de mieux appréhender le réel pour participer à le transformer.

C’est aussi un journal qui s’engage pour de grandes causes, comme la libération de la Palestine ou la solidarité avec Cuba. Lorsque la guerre a été déclenchée par Poutine, on a fait un acte de solidarité avec le Secours populaire où on a rassemblé 150 000 euros pour les réfugiés ukrainiens.

C’est un journal militant ! On le vend le dimanche matin devant la bouche de métro ou sur les marchés. La vente militante s’organise beaucoup sur L’Humanité Magazine, par des Comités de défense de L’Humanité, avec essentiellement des militants communistes. C’est une dimension qu’on ne retrouve nulle part ailleurs.

L’Humanité défend le pluralisme et l’indépendance de la presse.

Le combat de Jaurès est toujours d’actualité, et encore plus aujourd’hui qu’hier. Nous voyons de grands groupes concentrer la propriété de l’édition, de la presse, de la télévision. 

Il peut y avoir des effets de censure. Dans l’édition par exemple, la parution du livre de Guillaume Meurice pose question, quand on a un milliardaire qui détient les très grandes maisons d’édition et qui décide de ne pas éditer ce livre parce qu’il ne lui plait pas. Autre exemple, ce qui s’est passé la semaine dernière chez Hanouna, avec Louis Boyard, où critiquer le patron de la chaîne sur une des émissions phares du groupe est interdit. 

Vous êtes solidaires avec les autres rédactions.

Effectivement, on essaie de faire notre part pour la liberté de la presse. 

On a affronté l’affaire des écoutes du logiciel Pegasus au profit du Maroc. Notre journaliste Rosa Moussaoui en a fait les frais. Nous sommes en procès avec le Maroc comme d’autres confrères. Je pense que nous allons gagner, mais c’est un procès un peu long, un peu coûteux. 

On fait vivre la solidarité avec des journalistes comme Olivier Dubois qui est emprisonné au Mali. J’ai signé avec une trentaine de directeurs de presse une tribune demandant au gouvernement de continuer les négociations pour obtenir sa libération. 

La liberté de la presse est une grande question ! Nous devons la défendre avec nos confrères et nos consœurs.

Des journalistes afghans qui ont fui le régime des talibans l’an dernier seront accueillis dans nos locaux. On va leur permettre de relancer leur média en ligne. C’est de la solidarité concrète pour qu’ils puissent exercer leur métier dans de bonnes conditions.

Vous vous êtes engagés aussi sur la Coupe du monde au Qatar.

L’Humanité est un journal engagé sur tous les grands sujets ! C’est également le cas sur la Coupe du monde au Qatar qui est un véritable scandale. En premier lieu pour les ouvriers morts sur les chantiers. C’est aussi un désastre écologique et nous avons là un pays qui ne respecte pas les droits fondamentaux des femmes, des homosexuels. 

On ajoute le poison de la corruption dans l’attribution de la Coupe du monde. Le dossier du Qatar était mal ficelé et il a bénéficié d’appuis politiques. Finalement, cette compétition se déroule sans ferveur populaire. 

Beaucoup de nos confrères ont fait un travail de qualité, je pense au Guardian ou à Cash investigation. On participe au mouvement de dénonciation, et en même temps nous voulons raconter ce qui se passe et donner à voir le réel, même si ce n’est pas beau ce qu’on y voit. 

Nous devons participer au mouvement mondial qui dit « plus jamais ça ». Par exemple, Marie-George Buffet demande une Agence internationale pour l’attribution des grandes compétitions sportives, c’est une belle idée. Même si les joueurs n’ont pas pris la décision de l’attribution, ça me déçoit un peu que Lloris refuse de porter le brassard pour les droits LGBT. Les joueurs ne peuvent pas être insensibles à ce qui se passe.

Est-ce aussi le lien avec le mouvement social qui permet de faire de belles enquêtes ?

On essaie d’être sur notre créneau sur la question sociale et d’être utiles au mouvement social. 

On a sorti une enquête sur les conditions de travail chez Amazon. La même semaine, nous avons publié une enquête sur les vaccins. Nous dénoncions l’aberration totale du refus de libérer les brevets, et nous apprenons maintenant que les vaccins sont jetés à la poubelle, car ils sont périmés. C’est une aberration du capitalisme : quand il y a une demande forte, on limite l’accès aux vaccins en les vendant à des prix très élevés, et ceux et celles qui en auraient eu besoin voient un an après que les stocks sont détruits. 

Je peux citer aussi notre enquête sur les ports et les dockers britanniques qui viennent à Dieppe, une autre sur les chantiers de Saint-Nazaire. En fait, on essaie de faire des révélations sociales sur les conditions de travail et sur des entreprises comme Sepur qui emploie des sans-papiers. D’ailleurs cette entreprise nous fait un procès ! 

Tout cela montre qu’il y a besoin de repenser le travail et la question des salaires.

Sans groupe privé pour se remplumer, le journal subit des difficultés économiques… Est-ce le prix de l’indépendance ?

Il existe une aide publique à la presse en France. Heureusement ! Parce que faire vivre un titre de presse en équilibrant les comptes est impossible. Personne ne peut le faire. 

Le papier, l’impression, l’encre, le routage, la distribution, tous ces coûts explosent. Le modèle économique se transforme et le nombre de kiosques à journaux chute. 

Pour l’avenir, nous croyons à la fois au papier et au numérique, mais le numérique coûte beaucoup d’argent pour peu de recettes. Pour un abonné papier, il faut cinq abonnés au numérique. C’est un modèle très complexe.

Alors, il faut considérer les médias papier comme utiles à la démocratie et au débat d’idées. Un journal qui se meurt, c’est une voix qui s’éteint. 

Mais je rappelle que le pluralisme de la presse est garanti par la constitution. Donc il faut que l’État s’en mêle ! Il le fait, mais pas assez à la hauteur. 

Par exemple, sur le papier, c’était pour nous un poste de dépenses s’élevant autour de 750 000 euros l’année dernière, maintenant il approche de 1,5 million d’euros. On a doublé en un an ! C’est dur à encaisser, violent même. S’il n’y a pas une intervention des pouvoirs publics pour aider la presse papier avec un fonds public, on équilibrera de plus en plus difficilement.

Nous avons en plus une particularité, nous sommes un quotidien à faibles ressources publicitaires. Nous avons une aide supplémentaire, mais ça ne suffit pas. Nous avons déjà un abonnement qui coûte cher, un prix de 2,5 euros le quotidien, 3,90 euros le magazine, et nous essayons de ne pas trop augmenter pour nos lecteurs et lectrices.

Comment peut-on défendre L’Humanité ?

La principale question est celle de la souscription. Nous allons faire une belle année en souscription, mais c’est de plus en plus dur pour nos lectrices et lecteurs qui doivent faire face à l’augmentation du prix de l’essence, de l’énergie, du panier moyen au supermarché. Cependant, notre seule richesse, ce sont nos lectrices et lecteurs !

Nous nous développons, avec la Fête de L’Humanité, avec ses déclinaisons locales, avec d’autres types d’événements pour nous diversifier et chercher de nouvelles recettes. Mais tout cela demande aussi des investissements. C’est pourquoi j’ai lancé un appel à soutenir L’Humanité.

Au-delà, comment financer le pluralisme de la presse ?

Si c’est garanti par la constitution, l’État doit intervenir. Il en va de l’égalité républicaine ! 

Nous ne sommes pas tous égaux face à cette difficulté. Certains sont mis en difficulté, comme nous tous, mais à la fin nos confrères de Libération, par exemple, vont avoir 15 millions d’euros de Křetínský. À L’Humanité, nous n’aurons pas ça, donc l’État doit prendre ses responsabilités en faisant deux choses. 

D’abord, en augmentant un peu l’aide à la presse et en veillant qu’elle soit le plus juste possible. Ensuite, il faut faire ce fonds d’urgence pour le prix du papier. Sans ça, certains titres ne passeront pas l’hiver.

Le pouvoir prend une trajectoire inquiétante sur la liberté de la presse, avec la suppression de la redevance audiovisuelle…

Il faut avoir conscience que la presse papier n’a pas le même équilibre que la presse numérique, qui n’a pas le même équilibre que la presse radio ou la télévision. C’est le même métier, mais avec des difficultés différentes. 

Mais la fin de la redevance télé est un drame pour le service public ! C’était la garantie d’avoir de l’argent pour faire des missions de service public. Alors on pouvait discuter du pluralisme de ses émissions politiques et de l’exercice de ses missions, mais cela permettait d’avoir des émissions de qualité, des émissions culturelles, de divertissement et du soutien à la création artistique. 

Amputer le service public de cet argent sans avoir eu le débat sur le financement et le projet pour le service public est regrettable. Le pouvoir a dit qu’il n’y aurait ni de fromage ni de dessert, en quelque sorte. 

Alors, est-ce qu’il prépare des privatisations ou des fermetures de chaînes ? Nous avons déjà vécu la suppression de France O qui était une ouverture vers les territoires ultramarins, que j’ai défendu jusqu’au bout. Qu’en sera-t-il de France 24, de France 4 ? 

Le chemin emprunté n’est pas celui d’un meilleur service public. Je dois dire que la concentration des radios me pose aussi question, nous sommes loin de l’époque des radios libres. Aujourd’hui, il y a encore du pluralisme dans la presse papier. Le débat est comment la faire vivre.