Sans Filtre : une intrigante, mais limitée, vengeance de classe

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Palme d’Or à Cannes, Sans Filtre peut passer à première vue comme un « simple » film sur les influenceurs et leurs dérives. Une critique du monde des apparences des réseaux sociaux, des magazines et des engrenages qui détruisent certains mannequins tout en profitant à d’autres. 

En réalité, ce film est beaucoup plus une parabole sociale, une métaphore, avec certains élans de parodie, de la bourgeoisie et de son arrogance sur le prolétariat. Pourtant, la « critique » en tant que telle, bien qu’enthousiasmante, jouissive par moments, et entraînante à suivre, a un goût d’inachevé… Mais le film garde sous le coude une critique des relations de sexe et des stéréotypes de genre surprenamment réussie.

Un tableau social surprenant et enthousiasmant…

Le film se divise en trois parties. La première présente le couple d’influenceurs — Carl et Yaya — beaux, sympathiques, superficiels en surface, mais intrigants en profondeur dans leurs relations. L’homme gagne en effet moins que la femme dans ce couple, et cela le perturbe. 

La deuxième partie : ces mêmes influenceurs se retrouvent sur un yacht pour une croisière on ne sait où — une croisière offerte par les sponsors — et se retrouvent alors au milieu de tout un casting choral de personnages, majoritairement des bourgeois assez insupportables, un capitaine de vaisseau communiste et une main-d’œuvre divisée en deux, avec « l’aristocratie » en uniforme pouvant espérer avoir des pourboires et le bas peuple, quasi « lumpen-proletariat » qui travaille aux cuisines et aux salles des machines. 

Un tableau travaillé et composé donc, qui met quand même beaucoup l’accent sur les bourgeois et leur décadence la plus crasse. 

Enfin, une troisième partie cette fois-ci sur une île déserte où un groupe d’une demi-douzaine de personnes devra survivre, malgré les anciennes classes sociales n’ayant plus d’existence en ce lieu.

La métaphore est ici très claire. Mais commençons par le couple d’influenceurs : le film fait le choix intelligent de ne les rendre ni réellement sympathiques, ni complètement antipathiques. Une sorte d’apathie générale ressort de ces personnages, et ils sont presque aussi superficiels en leur fort intérieur que dans l’image qu’ils renvoient d’eux par les magazines ou les réseaux sociaux. 

Mais ici, « presque » est le mot important. À travers des dialogues fins et, disons-le, cocasses et jouissifs, un déséquilibre se révèle dans le couple, à travers des petits détails et un conflit traditionnel ; qui paye l’addition ? Sauf qu’ici, c’est la femme qui est « dominante » économiquement et qui pourtant profite de l’autre, et l’homme — légitimement — s’élève contre ce déséquilibre. Il est pourtant ridicule, et se bat contre des portes d’ascenseurs. Quoi qu’il fasse, aussi sincère qu’il puisse être, et aussi prête que puisse être sa petite amie à faire amende honorable et s’accorder pour un équilibre économique entre les deux parties, ils ne peuvent échapper au ridicule superficiel de leur monde.

L’arrivée sur le navire vient rompre ce train-train. On découvre alors une dizaine de nouveaux personnages, à la limite de la caricature. Cela aurait pu être lourd, mais Sans-Filtre a trouvé le moyen de se réinventer suffisamment à chaque fois pour ne pas ennuyer le spectateur. 

Une certaine atmosphère, aidée par une musique surprenante, à mi-chemin de l’électro et de l’orchestre riche en instruments rares, et faisant la belle part à des solos délirants, vient accompagner tout cela. La mise en scène sert complètement cet aspect caricatural, et beaucoup de personnages deviennent marquants — à l’image de ce couple d’anglais, élégants, gentils, et odieux éthiquement. L’acteur Woody Harrelson se démarque — comme souvent avec lui — avec ce capitaine communiste désabusé.

… limité par le manque de profondeur de ses personnages

Néanmoins, au bout d’un certain temps, on sent venir une certaine limite à cette caricature s’approchant dangereusement d’une simple parodie un peu bête, si elle n’était pas aussi savoureuse. 

Certes, nous y voyons des riches insupportablement déconnectés subir une saine vengeance de classe — vulgaire dirons certains, hilarante diront d’autres — et ce film a au moins le mérite de faire entendre au public quelques citations de Marx, d’Engels et de Lénine, tout en les saupoudrant de quelques vannes anticommunistes de Reagan et de Thatcher, mais en réalité, nous en avons rapidement fait le tour. 

Le capitaine communiste n’est, au final, qu’un bourgeois de gauche désabusé ne pouvant dépasser la contradiction entre son capital et ses opinions. La dimension de lutte de classes sur ce yacht est anecdotique et, il faut le dire, pas très novatrice ni particulièrement intéressante. C’est un choix narratif comme un autre et s’il est divertissant, maîtrisé, et original dans son déroulement, il est dommage qu’après des conflits de sexe et de genres aussi curieux démarrant le film, le tableau social soit aussi limité. 

Le passage sur l’île déserte vient un peu compenser tout ça. Nous avons droit à un renversement de classes sociales, l’humanité prisonnière de cette île revenant à un état quasi tribal, et profitant de l’occasion pour instaurer un matriarcat. Encore une fois, si l’aspect de classe de ce passage est divertissant, cocasse, et permet au spectateur de vivre cette même saine vengeance de classe évoquée plus haut, il y a peu de choses de plus à se mettre sous la dent. 

Plus intéressant est le renversement des rôles des stéréotypes de genres. Ce film en rappelle alors un autre, dont il a sans doute pris en partie son inspiration : Vers un destin insolite sur les flots bleus de l’été, film italien de 1974, par Lina Wertmüller. Dans ce dernier, une riche bourgeoise anticommuniste et un prolétaire, lui, communiste, se retrouvent bloqués dans une île déserte. Évidemment, les relations de classes croisent ici les relations de genre, et un même renversement est effectué. Sans-Filtre pourrait presque être un miroir de son prédécesseur, car, au final, la dimension narrative du monde du mannequinat, des réseaux sociaux, des influenceurs, pèse peu dans ce film. 

Peu d’émotions

Mis à part le rire, la curiosité et un certain exotisme, l’émotion est peu frappante. Le final peine à convaincre, malgré un dernier envol de la mise en scène dans l’ultime plan, en travelling. Étrange, car tout est censé y être : des acteurs convaincants, une composition musicale inspirée, des dialogues jouissifs, une atmosphère toute particulière ; et pourtant, le spectateur ne peut s’empêcher de rester sur sa faim. 

La raison à cela est peut-être uniquement politique, conceptuelle : au-delà de dresser un tableau d’une bourgeoisie décadente, et de prolétaires — eux-mêmes moralement douteux — prenant le pouvoir par hasard, le film ne sait pas vraiment quoi dire. La fin du film est impactée par cela, et le sentiment d’inachevé n’a au final rien de surprenant, la caricature ayant comme limite de n’être rien que cela — une caricature — si elle ne propose pas une porte de sortie plus dramatique, plus sérieuse, plus profonde. Nous aurions pu aussi nous contenter d’un nihilisme absolu et d’une destruction totale, mais ce n’est pas non plus la question ici.

Retenons donc l’humour de ce film, très cocasse et extrêmement rythmé, le défouloir très physique et corporel offert au spectateur, sa mise en scène sensationnelle, et cette étrange relation curieuse entre les influenceurs, rare retournement intelligent des relations femmes-hommes. Pour le reste, d’autres films font une meilleure analyse sociale et explorent des pistes plus originales que Sans-Filtre, et, plus important, apportent plus d’émotions. 

Néanmoins, gardons une interrogation finale : pourquoi diable le jury de Cannes accorde depuis quelques années sa Palme d’Or à des films leur vomissant allégrement à la gueule ? Nul doute que ça a dû leur faire du bien d’entendre des citations de Marx et de Lénine, mais nous pourrions presque croire — si l’on voulait emprunter cette piste facile et taquine — qu’ils ont besoin de se donner bonne conscience.