Chili. Pourquoi le rejet massif de la nouvelle Constitution ?

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Rappelons nous, le 19 décembre 2021, lors du second tour des élections présidentielles au Chili, le candidat de gauche Gabriel Boric était élu. Sa candidature, en faveur de nouveaux droits sociaux et économiques, a également marqué par son engagement à la création d’une Assemblée constituante, chargée de rédiger une nouvelle Constitution qui remplacerait celle établie sous la dictature d’Augusto Pinochet.

Pour la première fois depuis la dictature, la population a pu, le 4 septembre dernier, voter la mise en place d’une nouvelle constitution. 

La gauche chilienne et internationale y voyait un espoir de progrès pour les institutions du Chili. Pourtant, la proposition est rejetée massivement (62 %), malgré les nombreuses séquelles psychologiques et matérielles laissées par les 17 ans de répression militaire, entre 1973 et 1990. 

Pour mieux comprendre le résultat du référendum, l’Avant-Garde a contacté la Jeunesse communiste chilienne (JJCC). Entretien avec Nicolás Araya, Secrétaire général des Jeunes communistes du Chili. 

Comment expliquez-vous ce phénomène du rejet massif de la proposition de nouvelle constitution ? Quelle est votre analyse du vote des jeunes ?

Il y a plusieurs raisons au triomphe du rejet. L’une d’entre elles est le contrôle absolu par l’aile droite de l’appareil de communication des grands médias hégémoniques. Contrairement à d’autres élections, le plébiscite n’a pas bénéficié d’un financement public, ce qui a complètement déséquilibré la balance, et le rejet de la proposition a bénéficié d’une campagne valant des millions de dollars.

Il y a également eu une campagne de délégitimation de la Convention constitutionnelle, l’instance chargée de la rédaction du texte. Celle-ci a été mise à mal par diverses affaires comme celle de Rodrigo Rojas Vade, qui a menti à tout le Chili, prétendant être malade pour se rendre populaire et être élu. En plus de cela, certains membres en faveur de la proposition se sont moqués du processus, pensant qu’il était gagné d’avance ; l’un d’entre eux, lors d’un vote en ligne, a voté en prenant une douche.

Enfin, un facteur important a été la critique à l’égard du gouvernement qui, au regard de la crise économique actuelle, a maintenu un taux de satisfaction très bas. Il y a une perte de pouvoir d’achat, une augmentation du coût de la vie et, en fin de compte, une baisse de la qualité de vie qui est directement liée au gouvernement. Or, celui-ci étant engagé en faveur de la proposition de nouvelle constitution, cela a fini par conduire davantage de personnes à croire que suivre la voie du changement constitutionnel serait préjudiciable.

En ce qui concerne le vote des jeunes, nous faisons cette lecture conjointement avec les plus de 4,5 millions de personnes qui ont voté pour la première fois. Au Chili, le vote est volontaire, et pour ce plébiscite, le vote obligatoire a été instauré, ce qui signifie que toutes ces personnes ont voté pour la première fois, tous âges confondus. 

Nous constatons que la gauche n’a pas réussi à atteindre ce secteur de personnes qui s’excluent elles-mêmes de la participation, et dont la seule motivation pour voter était que si elles ne votaient pas, elles devraient payer une amende. Nous avons travaillé avec un monde identitaire, qui se concentre sur les luttes environnementales, éducatives, féministes, LGBTI, indigènes, les mouvements régionaux, etc. Mais nous n’avons pas réussi à nous rassembler avec une revendication centrale qui rassemble la majorité des personnes qui exigent d’autres réponses aux fardeaux du néolibéralisme.

Le retard pris par la campagne en faveur de l’adoption de la nouvelle constitution a été fortement critiqué. Quelle est votre opinion à ce sujet ? Quelle est votre analyse de la campagne menée par la droite contre l’adoption de la nouvelle constitution ?

La droite a commencé sa campagne dès que le changement de constitution a été approuvé, avec des millions de dollars investis dans la propagande dès le début de la rédaction de la proposition constitutionnelle. Il est évident que la campagne en faveur de l’adoption de la proposition de nouvelle constitution a commencé tardivement.

Cette campagne de la droite et des milieux d’affaires était pleine de mensonges, d’où tous les espaces qu’ils ont pu atteindre. Ils ont conçu une histoire qui s’attaquait aux peurs les plus profondes du monde populaire, comme par exemple que nous perdrions notre épargne retraite ou que nous ne pourrions jamais avoir notre propre maison.

Quelles sont les conséquences du rejet de la nouvelle constitution sur la jeunesse chilienne ?

Ce rejet signifie un grand soulagement pour la droite, qui a pris l’initiative politique de manière très audacieuse, et qui tente de se laver de tous les crimes qu’elle a commis contre ceux d’entre nous qui ont manifesté pendant la révolte populaire. 

Ils ont imposé un ordre du jour afin d’empêcher les changements que le gouvernement tente d’apporter, et cela affecte la jeunesse et le monde populaire. 

Quoi qu’il en soit, il est important de préciser que le processus constitutionnel se poursuit et que les étapes à suivre sont déjà en cours de discussion afin de présenter une nouvelle proposition constitutionnelle, qui devrait nous permettre de mettre fin à l’État subsidiaire et de passer à un État démocratique et de droits. 

Que pensez-vous du remaniement ministériel opéré par Boric après le rejet de la proposition de nouvelle constitution ?

Le remaniement ministériel était sans doute nécessaire pour donner un nouveau souffle au gouvernement, qui doit savoir se ressaisir et poursuivre son mandat, lui qui a été élu avec le plus grand nombre de voix jamais obtenues par un président dans l’histoire du Chili.

L’urgence pour ce gouvernement est de reprendre l’initiative et de montrer qu’il est un gouvernement de réalisations populaires, en renouant avec les masses qui l’ont élu.

Quels sont les principaux défis que doit relever la jeunesse chilienne face à ces événements ?

Les principaux défis actuels sont liés à l’articulation et à l’organisation. Nous voyons un mouvement d’organisation populaire de la jeunesse qui est dans un état de reflux, dans lequel il est nécessaire de se positionner avec des revendications claires qui nous permettent d’unir notre horizon pour une vie digne.

L’articulation des mouvements étudiants, environnementaux, féministes, territoriaux, syndicaux, artistiques et culturels doit pouvoir assumer un discours clair contre la Constitution du dictateur qui, pendant des décennies, ne nous a pas permis de réaliser des transformations structurelles dans notre pays, et qui continue à nous soumettre à des inégalités brutales.

Quel est le rôle de la JJCC face à ces défis ?

En tant que jeunesse communiste et la jeunesse politique la plus importante et la plus influente du pays, tout en faisant partie du gouvernement, nous avons un défi très important à relever : s’atteler à recomposer le mouvement de la jeunesse populaire. C’est une tâche fondamentale. 

Nous devons mettre en évidence l’importance de viser clairement l’ennemi, à savoir l’ultra droite qui progresse sans cesse dans sa défense de l’héritage de Pinochet.

Une étape fondamentale est d’unir les forces politiques qui soutiennent aujourd’hui le gouvernement, et de construire des ponts solides avec le mouvement social, qui doit redécouvrir qu’il est possible de vivre mieux.