Penser une gauche rationaliste avec Lénine

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Penser une gauche rationaliste avec Lénine

Cent ans après sa mort, on revient sur l’apparent « détour » philosophique de Lénine qui, en 1909, entre deux révolutions, prend le temps de développer une théorie de la connaissance. Ce moment aboutira à la sortie de Matérialisme et empiriocriticisme. Lénine ne fut pas seulement chef de parti, homme d’État et théoricien politique, il était un théoricien marxiste au sens très large.

Je crois qu’on peut retenir de son exigence théorique l’idée que la connaissance de la réalité est de première utilité pour transformer le monde.

Le rapport de la pratique humaine au savoir, et donc le rapport de la pratique politique au savoir, est pour Lénine un enjeu politique. Une pratique guidée par la connaissance permet un progrès historique, autant dans le domaine de la science que dans celui de la politique.

En bref, selon Lénine, si on connaît scientifiquement le monde, alors on peut le transformer.

Le politique n’est donc pas indifférent au débat entre philosophes et scientifiques sur l’existence d’une réalité objective indépendante de la conscience que nous en avons et, surtout, sur la possibilité de la connaître scientifiquement. Bien sûr, pour Lénine, la réalité objective, la « matière », existe et on peut la connaître, il prend clairement parti pour le « matérialisme ».

Il y a deux dimensions à cette position matérialiste et dialectique : la connaissance scientifique du monde permet la transformation sociale ; la pratique scientifique et industrielle prouve quotidiennement cette possibilité, et permet d’approfondir les connaissances. Ni la réalité objective ni les connaissances ne sont immuables.

Autrement dit, le progrès scientifique conditionne la production expérimentale et industrielle et il passe à la fois par elles. La transformation de la nature par le travail est un fait, la science est un fait, c’est tout à fait évident pour Lénine, car c’est de l’ordre de l’expérience et de la pratique quotidiennes : on réalise des composés chimiques qui produisent les effets attendus, on brise des atomes pour se fournir en énergie, on produit des alliages de métaux, etc. On fait l’expérience que des réalités imperceptibles, jusqu’alors inconnues, peuvent être appréhendées par la conscience grâce au développement des connaissances, et le fait qu’on agisse avec succès sur ces réalités imperceptibles est une preuve de la connaissance.

Lénine ne prétend pas se substituer aux scientifiques en affirmant comment la « matière » est structurée ou quelles en sont les propriétés : pour lui, la catégorie de « matière » permet d’affirmer l’existence d’une réalité indépendante de la conscience. S’il se soucie de ce débat, c’est bien parce que des idéologues font primer la foi sur la raison, parce qu’ils relativisent la valeur de la raison par rapport à la foi. Ces idéologues sont des adversaires politiques pour le révolutionnaire. Défendre, comme Lénine, la conception matérialiste et dialectique du monde, défendre les sciences, c’est inséparable d’affirmer que le changement de société est possible.

On doit à Lénine plus qu’à d’autres l’émergence d’une culture politique rationaliste, qui entretient des rapports avec les sciences, et donne au progrès des connaissances un rôle moteur dans son projet politique. Lénine, c’est l’héritage d’une gauche du réel et de la raison.


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