Al-Tantura d’Alon Schwarz : mémoire de la Guerre d’Indépendance et de la Nakba en Israël

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La mémoire. C’est le sujet d’un documentaire encore inédit en France, Tantura, récompensé par le festival de Sundance en 2022, ayant pour sujet le rapport de l’État d’Israël à la guerre entre le pays nouvellement formé et les pays arabes.

La mémoire est le souvenir individuel ou collectif d’un événement, d’un individu ou d’un groupe. Il n’existe pas une mémoire, mais des mémoires, qui s’opposent entre elles, mais aussi avec la recherche scientifique.

Guerre d’Indépendance et Nakba

Le 27 novembre 1947, l’ONU approuve une résolution sur un Plan de Partition de la Palestine en deux États distincts. 

Cette résolution est refusée par les États arabes, et une guerre civile s’enclenche dans la région, alors sous mandat britannique. 

Le 14 mai 1948, jours de la fin du mandat britannique, David Ben Gourion proclame l’indépendance de l’État d’Israël, devenant son Premier ministre. Les États limitrophes arabes lui déclarent la guerre, qui se solde par la victoire israélienne. Nommée « Guerre de l’Indépendance » du côté israélien, elle est appelée Nakba (la Catastrophe) du côté palestinien.

Officiellement, la conquête du territoire palestinien par Israël s’est faite avec respect pour les civils. En parallèle, plus de 750 000 Palestiniens quittent le territoire en direction des États voisins. 

Al-Tantura, un village de pêcheur détruit par la conquête 

Plus de 400 villages ont été détruits lors de l’annexion des territoires palestiniens par Israël. Parmi ces villages, Al-Tantura a été le sujet d’une étude de thèse par Theodore Katz, à l’université d’Haïfa. 

Ce chercheur palestinien, dans les années 1990, propose une thèse basée sur l’histoire orale (des témoignages d’acteurs présents en 1948) et la microhistoire (l’étude d’un sujet à l’échelle locale pour ressortir des interprétations générales). Sur plus de 140 heures d’entretiens, il enregistre des soldats israéliens ayant participé à la conquête d’Al-Tantura (la brigade Alexandroni) en mai 1948 et des Palestiniens vivants dans la région.

Sa thèse, appuyée par des sources écrites, défend qu’un massacre de Palestiniens (200 personnes) a été commis par les forces israéliennes, en plus d’autres exactions (pillages et viols). Ces cadavres ont ensuite été enterrés dans une fosse commune. Lorsqu’Al-Tantura a été détruit par les Israéliens, un parking fut construit sous la fosse.

Un documentaire basé sur un tabou

Si la thèse a reçu une excellente note lors de sa soutenance, la publication d’un article journalistique sur le massacre d’Al-Tantura a créé une controverse dans la sphère publique. 

Attaqué en diffamation par les anciens combattants israéliens, Theodore Katz a dû s’excuser pour ses propos. Sa thèse a été retirée des bibliothèques, reniée par le milieu universitaire. 

Alon Schwarz décide de concevoir un documentaire sur le sujet. Dans un premier temps, en écoutant les 140 h d’enregistrements que Theodore Katz a conservés, puis en ayant des entretiens avec une série d’intervenants : Katz lui-même, soldats israéliens présents à Al-Tantura en 1948, survivants palestiniens et premiers habitants israéliens de la nouvelle colonie, historiens, etc. 

Construire sa vie après un massacre 

Dans un premier temps, la microhistoire du massacre permet de constater des discours qui peuvent être déstabilisants de la part des soldats israéliens : pour la majorité, il n’y a pas eu de massacres à Al-Tantura. La ville a été prise, avec quelques victimes, mais aucun assassinat de masse ou gratuit n’a eu lieu. 

Certains en parlent fréquemment. D’autres nient les témoignages de leurs camarades, ou offrent une autre version. La confrontation entre enregistrements dans les années 1990 et les entretiens contemporains est parlante sur ce sujet. 

Un soldat est désigné comme fou par ses camarades ; il aurait jeté une grenade dans une maison pleine de Palestiniens. Il aurait aussi tenté de violer une femme, avant d’en être empêché. Tous les témoignages contemporains, présents dans le documentaire, désignent un seul homme responsable. Pourtant, un entretien des années 1990 avec un survivant palestinien indique que plusieurs soldats israéliens ont violé une femme. 

Le documentaire décide de présenter successivement ces témoignages, créant une opposition entre souvenirs des soldats israéliens (un homme aurait tenté de violer une femme) et les souvenirs d’un Palestinien (des hommes ont violé une femme), indiquant que les témoins israéliens ont reconstruit leurs souvenirs des événements pour faire porter la responsabilité sur un seul homme, présenté comme instable. 

Des témoignages qui s’inscrivent dans un champ historiographique 

La réponse facile serait que ces soldats mentent. Il ne faut pourtant pas négliger le fait que les enregistrements ont été effectués plus de 50 ans après les faits, le documentaire après 80 ans. 

Les souvenirs que ces soldats israéliens ont du conflit de 1948 (où la majorité avait entre 17 et 18 ans) ont évolué, se sont reconstruits, pour créer une version personnelle, subjective des événements. Cela permet d’accepter les actes commis pendant la guerre : vous tuez, ou vous êtes tués ; si des exactions ont été commises, c’est le cas d’une minorité, et certainement pas commis par les témoins.

Une logique étudiée dans d’autres territoires, à d’autres périodes : Jan. T. Gross a étudié un pogrom commis par les Polonais lors de la Seconde Guerre mondiale dans son ouvrage Les voisins ; Christopher Browning a étudié un bataillon de police allemand responsable de la déportation et de l’assassinat de 83 000 personnes. L’Historien américain, se basant sur la Théorie de Milgram (le respect de l’autorité) et la construction d’une explication personnelle pour les actes commis, explique entre autres comment des individus qui n’étaient pas préparés à commettre des massacres l’ont fait. 

Nous ajoutons une étude de Sönke Neitzel et Harald Welzer sur les soldats allemands de la Seconde Guerre mondiale, qui défend que la guerre modifie la perception du monde par le soldat : le cadre de référence change, et avec lui ce qui est normal et ce qui ne l’est pas.

Une fois ce cadre de référence terminé, le combattant doit trouver une manière de vivre avec ce passé. Ainsi, les soldats israéliens présents dans le documentaire Al-Tantura se souviennent très bien de l’avant et l’après-bataille, mais ont du mal à évoquer, du moins de manière tout aussi claire, la bataille en elle-même. 

Ainsi, le documentaire d’Alon Schwarz est particulièrement riche en ce qui concerne le déni que peuvent connaître les anciens combattants par rapport à des crimes de guerre. Il faut cependant souligner que ces témoignages peuvent être extrêmement durs à écouter. En se basant sur le documentaire, on peut même souligner que le travail de Theodore Katz est loin d’être subjectif, mauvais ou non scientifique, comme s’exclament certains témoins du documentaire.

Mémoires refoulées et refus d’acceptation en Israël

Cette mémoire refoulée est renforcée par le contexte de la construction de l’État israélien. Les témoins, pour beaucoup, mentionnent la pureté du peuple juif. Cette pureté fait partie de la propagande de l’État d’Israël sur la Guerre d’Indépendance : la cause du pays doit être juste. Sa victoire doit avoir été purement militaire, accompagnée d’une politique d’expulsion maîtrisée et respectueuse des Palestiniens. 

Or, le documentaire démontre que les expulsions ont été nombreuses, mal organisées, avec des Palestiniens mourant faute d’approvisionnements. Dès 1948, Israël produit de courts reportages, diffusés à l’international, montrant des déplacements se passant sans encombre. Ainsi, la mémoire israélienne promue par l’État est celle d’une guerre juste (une version présentée dans les salles de classe). Pour l’anniversaire des 40 ans de la Guerre d’Indépendance, l’État israélien a décidé de ne pas ouvrir certaines archives, qui ont pour mots-clés « viols », « pillages », et autres qualificatifs qui critiqueraient Israël.

L’État, ainsi, ne souhaite pas confronter son passé, et mettre en cause ses anciens combattants. Cela signifierait remettre en cause sa politique envers les Palestiniens, notamment aujourd’hui. En niant les faits du passé, l’État israélien cherche, avant tout, à défendre sa politique actuelle.

Un documentaire nécessaire

Les témoins israéliens sont partagés sur la reconnaissance de ces crimes. La majorité des historiens sont d’accord pour une reconnaissance de ces exactions. Les civils israéliens interrogés sont en désaccord, notamment pour l’édification d’un mémorial sur la fosse commune à Al-Tantura. Selon la Ligue des droits de l’Homme, l’Autorité palestinienne a demandé qu’une enquête soit ouverte, tout comme le quotidien de gauche israélien Haaretz.

Ce documentaire a besoin d’une diffusion importante, de par ses nombreuses qualités, mais aussi par son sujet méconnu à l’international. Actuellement, 3 diffusions ont eu lieu en France, grâce à l’Association France Palestine Solidarité. 

Il est nécessaire que des diffusions plus nombreuses soient mises en place, mais j’ajouterais qu’une reconnaissance et une traduction de la thèse de Théodore Katz seraient importantes, pour permettre une accessibilité au grand public de ce tabou en Israël, qui doit reconnaître les exactions passées, que cela soit en 1948, mais tout au long de son histoire, pour permettre une amélioration des relations entre les Israéliens et les Palestiniens.

Pour aller plus loin : 

Le site de-colonizer permet de montrer les conséquences du colonialisme israélien en Palestine, sur plusieurs décennies. C’est notamment grâce à cet outil que le documentaire démontre la présence d’une fosse commune à Al-Tantura, présente aujourd’hui sous un parking. Le site est accessible seulement en anglais : https://www.de-colonizer.org/map